Expulsions et normalisation
Que sont devenus les squats ?

Rebaptisés « friches », « fabriques », « laboratoires » ou « lieux artistiques indépendants », les squats en tant que tels ont quasiment disparu. Inventés par la contre-culture des années 70-80, ces viviers créatifs intercalaires ont été peu à peu reconnus par les institutions, qui tendent à dénaturer leur modèle alternatif en leur imposant une logique de projets.

Thupmbnail squat

Définition

Le terme « squat » provient du verbe anglais to squat qui signifie « s’accroupir, se tapir ». L’expression est arrivée en France dans l’après-guerre pour qualifier les occupations illégales.

Si tous les squats participent à la dénonciation de la déshérence immobilière, certains tentent de répondre au problème du logement individuel, tandis que d’autres portent plutôt des revendications collectives et/ou culturelles. C’est cette seconde catégorie que nous abordons ici.

CONTESTATAIRES, MAIS CONSTRUCTIFS

La réappropriation collective des friches industrielles était avant tout une réponse à la précarité des artistes dans les métropoles. Pour se rendre compte de la rareté des ateliers à Paris, il suffit de rapprocher deux chiffres publiés en 2009¹ :

  • 50 : le nombre d’ateliers attribués chaque année ;
  • 1165 : le nombre de demandes reçues en 2009 par la Direction des Affaires Culturelles ;

Et lorsque l’on sait que la moitié des artistes a déclaré en 2009 moins de 13.700 € de bénéfices (BNC liés à leur activité artistique²), on comprend que les chances sont bien maigres de pouvoir travailler des matériaux complexes ou des pièces de grandes dimensions.

Les Frigos, quartier de la bibliothèque François Mitterand

Vue des Frigos, au milieu du quartier modernisé de la bibliothèque François Mitterrand

Contrairement à la politique sélective des grandes institutions de l’art contemporain – peu d’artistes, public nombreux – les friches accueillent de très nombreux petits projets avec des moyens dérisoires et les exposent à un échelon local, à des populations qui vivent habituellement à l’écart des institutions culturelles.

Au tournant des années 2000, les nouveaux objectifs politiques de diversité culturelle et de médiation ont permis de révéler l’utilité des squats en tant que « passeurs » d’art susceptibles de réussir là où l’État péchait par manque de souplesse.

DE LA MARGINALITÉ À L’UTILITÉ PUBLIQUE

Certaines municipalités pionnières ont ainsi compris l’avantage qu’elles pouvaient tirer de l’implantation de friches culturelles dans leurs quartiers populaires ou dans des zones dédiées à la culture urbaine. En mettant en place des conventions d’occupation, assorties de loyers symboliques, et en instaurant quelques aides publiques minimales, ces mairies viennent au secours d’associations dont l’équilibre économique demeure fragile.

Le point de départ le plus médiatisé de cette légitimation est le sauvetage du squat du 59 Rivoli par la Mairie de Paris en 2005. Le bâtiment hausmannien est racheté par la ville et remis aux normes. D’autres collectifs se voient ensuite proposer des solutions de remplacement après avoir été expulsés de leur local d’origine (citons La Générale déplacée de Belleville à l’avenue Parmentier dans le 11ème ou La Main qui s’est fait accorder un bâtiment des Bains Douches du 15ème après son expulsion de la Main Jaune).

Les centres d’art entament à leur tour un dialogue fécond avec les friches. Le Palais de Tokyo s’inspire du modèle avec ses horaires décalés, ses concerts et sa scénographie en béton brut, mais avec des moyens financiers bien supérieurs. Il leur a rendu hommage en 2002 avec l’exposition hors les murs Art et Squats.

Squats de la rue Dénoyez à Belleville

Belleville, rue Dénoyez © La Part Manquante

Le Ministère de la culture n’intervient, pour sa part, que sur des projets de grande envergure, porteurs de programmes affirmés de création artistique. Face à ces signes de reconnaissance officielle, les friches culturelles se professionnalisent peu à peu pour répondre aux cahiers des charges qui leur sont imposés.

LES FRICHES « NOUVELLE GÉNÉRATION »

De même que dans les arts du spectacle, les scènes « off » des arts visuels servent de vivier à la culture « in », qui demeure en France un passage obligé pour accéder à la légitimité et la visibilité internationale. Les friches se sont ainsi imposées comme un échelon intermédiaire entre les micro-structures de production (groupes, collectifs, ateliers…) et les diffuseurs plus reconnus.

Vue du 6B à Saint-Denis

Vue de l’entrée du 6B à Saint-Denis

Plus encore que leurs aînées, les friches des années 2000 s’attachent à décloisonner l’art. Disposant le plus souvent d’une salle de spectacle et d’un studio d’enregistrement, la musique et les arts de le scène sont invités à dialoguer avec les arts visuels et numériques.

L’engagement social des friches a évolué. On y trouve encore des rencontres de proximité à travers des conférences et des débats, mais les pouvoirs publics les incitent à garantir un minimum de rotation parmi les usagers. Le modèle de l’accueil en « résidence », pour une durée limitée, a tendance à se généraliser. Les espaces ne sont plus aussi ouverts qu’auparavant et l’accueil du public est le plus souvent cantonné à des plages horaires limitées.

DES FRICHES DÉNATURÉES ?

La normalisation des squats a souvent eu pour effet d’évincer ses acteurs historiques qui peinaient à se professionnaliser et dont le mode de gouvernance démocratique convenait mal à la gestion de projet. D’importants collectifs ont pris le relais (cf infra) et l’autofinancement marchand s’est souvent avéré indispensable pour équilibrer les comptes (location d’espaces, cours ou formations, soirées payantes…).

Façade de la sous-centrale Parmentier occupée par La Générale

Façade de la sous-centrale Parmentier occupée par La Générale jusqu’en 2017

S’ils acceptent habituellement leur expulsion comme une donnée inhérente au modèle d’occupation temporaire, les squatteurs tolèrent difficilement le fait que les locaux soient ensuite attribués à des entreprises culturelles lucratives.

Il en va ainsi de la fameuse Miroiterie de Belleville qui pourrait bien être rattachée au bar La Bellevilloise³ ou de la sous-centrale Parmentier dont la transformation en cinéma a été confiée au cabinet d’architectes Neufville-Gayet (dont font partie Julie Gayet et Xavier Niel) dans le cadre du programme Réinventer Paris.

En conclusion, nous ne saurions que trop vous recommander de fréquenter les squats pour leur témoigner votre soutien ! Nous avons préparé à cet effet une sélection des friches les plus dynamiques à Paris et en région parisienne.

QUELQUES ORGANISATIONS INFLUENTES :

Logo de Usines Éphémères

Depuis 1987, l’association Usines Éphémères s’investit dans la re-qualification de friches urbaines en centres de création émergente. Ils se sont fait connaître entre 1990 et 1995 grâce à leur l’Hôpital Éphémère (squat de l’hôpital Bretonneau dans le 18ème) et gèrent aujourd’hui le Point Éphémère sur le quai de Valmy, Mains d’Œuvre et Le Garage à Saint-Ouen, le Château Éphémère à Carrières-sous-Poissy et divers autres projets à l’étranger.

Liens externes :
leur page web / leur compte Facebook

Logo de Curry Vavart

Créée en 2006, l’association regroupe une centaine de bénévoles, près de 10 000 membres et sympathisants, et soutient chaque année plus de 200 projets associatifs et artistiques. Prônant l’indépendance, l’autonomie financière et les principes de l’économie sociale et solidaire, dont la non-lucrativité individuelle, Curry Vavart est entré dans une logique de partenariat avec les pouvoirs publics et gère à l’heure actuelle plusieurs lieux à Paris : La Villa Belleville, Le Marchal et le Shakirail.

Liens externes :
leur site web / leur compte Facebook

Logo de Actes If

Créé en 1997, le réseau solidaire Actes if fédère des lieux intermédiaires et indépendants qui proposent des résidences aux artistes, des expositions et des spectacles, avec un accent mis sur la médiation culturelle. Parmi ses membres, nous pouvons citer Les Anciennes Cuisines à Ville-Evrard, Ars Longa à Pantin, La Générale, Le Générateur à Gentilly, L’Échangeur à Bagnolet ou Mains d’Œuvres à Saint-Ouen.

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Logo de Actes If

La SNCF Immobilier a lancé un appel à projets pour l’animation temporaire de quelques uns de ses espaces disponibles, dans l’ensemble de la France. Cette campagne inédite a retenu pour ses « sites artistiques temporaires » 14 projets aux durées très variables, dont le calendrier sera prochainement annoncé.

Liens externes :
page web du projet / vidéo de présentation

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